YSERHOUCK Le patrimoine flamand

Rubrouck

RUBROUCK

Village Patrimoine

La première mention du village de Rubrouck remonte à 1104: Rubroch, Ru provient de Ruw, rugueux dans le sens de broussailleux et Brouck de marais. Marais broussailleux, bien sûr ici comme dans toute le Flandre intérieure, les terres
argileuses sont imperméables, humides et c’est l’homme qui en a fait par son labeur, les champs fertiles que nous connaissons. Pourtant Rubrouck qui est longé par l’Yser, on a même dit qu’elle y prenait naissance, est moins humide que ses voisins de l’Yser Houck et le village vit rapidement l’essor de vastes seigneuries. Les mentions des seigneurs de Rubrouck ne manque pas au Moyen-age: Lambert de Rubrouck en 1114, Thierry Ier de Rubrouck en 1184 et 1194, réputé « famulus » van de Graaf, familier du comte (de Flandre), son frère Eustache en 1190, Wautier de Rubrouck en 1202 et 1222, Lambert de Rubrouck en 1227, jan van Rubrouck dit Brune, Maître Jean de Rubrouck doyen de l’église de Furnes et bien sûr Guillaume de Rubrouck le fameux voyageur qui fut peut-être son frère.

Les seigneuries du village furent nombreuses et parfois puissantes. On retiendra celles du Ballenberg, de l’Hofland et surtout celle du Belhof qui s étendait au nord du bourg et la motte, emplacement de l’ancien château, subsiste presque intact depuis le XIIème siècle, ainsi que la seigneurie de la Clytte. Guillaume de Rubrouck (1220?-1270?) en serait peut-être issu. On retrouve mention de cette seigneurie à maintes époques. Le seigneur était vicomte et possédait 380 mesures sur la commune -qui s’étendait de la limite d’Arnèke, jusqu’à l’église de Rubrouck. La seigneurie de la Clytte avait le
droit de haute et basse justice, avait bailli, greffier, sergent et 4 échevins et possédait une dizaine d’arrière fiefs.

D’autres seigneuries voisines avaient également des extensions à Rubrouck ; celles de Nieurlet, la prévôté de Watten, les chanoinesses de Bourbourg, la seigneurie d’Esquelbecq.

Une bonne partie des terres de Rubrouck dépendaient donc des seigneurs qui avaient parfois le droit de justice. Il n’en demeure pas moins que Rubrouck dépendait globalement de la cour de Justice de Cassel et en premier lieu de la West
Vierschaere ( avec les communes de Broxeele, Lederzeele et Volckerinckhove).

L’écusson de Rubrouck est d’ailleurs celui de la West Vierschaere : de gueule au Lion d’Argent, armé et lampassé d’Or.

Le village et notamment le centre a une telle valeur architecturale que la commune fut retenue il y a quelques années comme l’un des 100 villages de France choisis pour leur caractère typique. Il ne fallait pourtant pas un tel honneur pour que les villageois prennent soin de leur commune. Comme souvent en Flandre, les maisons y sont soignées et coquettes. Rubrouck arbore d’ailleurs fièrement ses racines flamandes, par ses noms de rues dont on a voulu garder les appellations traditionnelles: Roomscappel straete, Haguedorn Straete, Groene straete, Popeliers Straete, Ipe straete, Cappel
Straete…

Noms flamands que l’on retrouve également dans les nombreux lieux dits: Seine houck (coin du signal), Blaesebalgen (soufflet), Holde Eycke Reep (bande de terrain du chêne creux), Lange Wulge Veld (long champs des saules), Duyvelline Veld (le champs de la diablesse), Het Haeze Veld (le champs du lièvre), Roesten Helst Veld (le champs de l’aulne roussi), Doornaert (l’épineux), Craeyhill Becque (le ruisseau de la colline du corbeau), Senses Capelle Veld (le champs de la chapelle de Senses), Bras Walle (la butte aux fourrages), Gheus Houck (le coin des gueux)…

Une bonne partie de la population parle d’ailleurs encore l’ancienne langue dans laquelle nos ancêtres se sont toujours exprimés. A Rubrouck, on est attaché à la tradition, on y trouve encore des gens qui ont le temps de vivre heureux, de tailler leurs haies à la main, de s’occuper pour le plaisir de chevaux de trait ( 4 ou 5 cultivateurs en ont encore).

ÉGLISE SAINT SYLVESTRE

C’est une Hallekerque typique des Flandres, constituée de 3 nefs de tailles égales, flanquée d’une haute tour. La tour porche est de forme carrée. Elle fut bâtie en 1532 en briques jaunes avec un soubassement en pierre de grés. De style gothique elle est dépouillée, avec de solides contreforts de 2 m de longs à leur base, quelques croix de St André en briques rouges et des fenêtres aveugles en sont les seuls ornements. Haute de 40 m elle se termine par une courte flèche et est flanquée au nord d’une tourelle polygonale qui abrite l’escalier en colimaçon qui donne accès aux étages de la tour. « Van boven tot beneden zyn hondertvijfig treden »,  » De haut en bas il y a 150 marches », nous révèle une inscription dans la cage d’escalier. Le sommet de la tour abrite 3 cloches, la plus grosse pesant autant de livres que la paroisse compte de mesures. Leur voix est distribuée loin dans la campagne grâce à de grands abatsons situés dans la partie haute de la tour. Une tradition populaire voudrait que les briques de la tour fussent récupérées des décombres de la cathédrale de Thérouanne détruite en 1553.Le haut de la tour est entouré d’une belle balustrade en pierres de St Maximin ( Var) formant croisillon et restaurée il y a 120 ans.

Les deux chevets des nefs latérales sont plats, les fenêtres ont été murées après l’édification pour poser les retables et permettre la réalisation de la sacristie qui est du XVIIIe s en appentis. Le chœur présente une maçonnerie en « Rouges-barres », alternance de briques jaunes et de pierres calcaire (XVII ou XVIIIe s.) avec quelques transformations au XIXe s.

On pénètre dans l’église par un porche situé sous la tour. Au rez-de-chaussée les murs en briques apparentes décrivent d’immenses ogives, les côtés intérieur de la tour mesurent 8 mètres. Les grosses poutres du plafond, très haut, rappellent quelque halle échevinale ou grenier ancien.

On pénètre dans l’église proprement dite en passant sous les orgues. Le premier coup d’œil nous donne une impression d’harmonie, d’unité d’ensemble et d’immensité, justifiée puisque la nef centrale, la plus longue mesure quelques 50 mètres de long. Les 3 nefs à qui nous devons le nom d’hallekerque sont d’égales largeur (3 fois 8 mètres). Mais l’unité n’est que superficielle, à y regarder de plus près on constate que les transformations subies au long des siècles ont laissées leurs empreintes. On sait que l’église brûla en 1579, que le chœur fut restauré quelques années plus tard mais le reste de l’édifice ne fut réparé qu’en 1616. Les bas-côtés furent construits au début du XVIII ème siècle, des fers d’ancrage indiquent la date de 1727 pour la nef sud de même qu’une pierre gravée. 1848 vit de nouvelles restaurations.

Il y a quelques années, dans la nef nord, en ôtant les stucs qui recouvraient les piliers et les arcs depuis le XIX ème siècle, on découvrit des appareillages en pierre datant de l’époque romane (XI ème siècle), ce qui prouve la grande ancienneté du bâtiment. Au centre de l’église 2 piliers massifs incitent à croire que le clocher se trouvait à cet endroit. Les 3 nefs sont en effet de hauteur différentes à l’ouest et à l’est, respectivement 9.5m et 11.5m sous la voûte, trahissant 2 constructions différentes. Les piliers sud et nord, au fond de l’église ne sont pas vis à vis, les nefs ne sont donc pas contemporaines.

L’intérieur de l’édifice donne une impression de soin d’autant plus qu’un grand travail de peinture et de nettoyage vient de se terminer. Les murs sont habillés de boiseries sur une hauteur de 2 mètres, peintes en faux bois, de même que les voûtes lambrissées, peintures du début du siècle fort bien conservées.

Le buffet d’orgues ainsi que l’instrument proprement dit sont classés, il s’agit d’un des meilleurs orgues du secteur. datant des années 1770, on ne connaît pas son fabricant qui est le même que celui d’Arnèke.
Près des orgues, au fond de la nef nord, les fonds baptismaux, sont une simple mais élégante cuvette en cuivre reposant sur un socle de pierres blanche et noire de style Louis XVI, inspiré de l’antiquité. Ils datent de la fin du XVIIIème siècle. Ils sont clos par une haute grille en fer forgé du milieu du XIXème siècle, don de paroissiens. Les murs sont ornés de 3 tableaux évoquant le baptême du Christ, sa présentation au temple et la visite des rois Mages.

En remontant la nef on suit le chemin de croix, grands tableaux du XIX siècle, dons de familles de la paroisse qui ont la particularité d’avoir leurs légendes en flamand. Les vitraux de la 2ème moitié du XIX siècle ne sont guère remarquables, hormis les 2 vitraux du choeur fabriqués en 1875 par Mrs Bazin et Lotteux de Mesnil Saint Firmin dans l’Oise qui représente l’un le Sacré Cœur et l’autre la Vierge, ils sont suffisamment dignes d’intérêt pour mériter d’être classés.

En remontant la nef nord, les curiosités se succèdent. Au décrochement de hauteur, au milieu de la nef une belle gravure sur bois polychrome représente l’ascension.

Sur le mur le premier des 5 retables de l’église. Celui-ci, modeste et relativement simple a son pendant qui lui fait face contre le mur sud. Deux chapiteaux corinthiens soutiennent une corniche, les lignes sont sages, sans l’exubérance commune de nos retables. Celui-ci originellement dédié à Ste Anne, ainsi que l’atteste une ancienne inscription  » Anna B.V.O. » est aujourd’hui voué à St Blaise. Une neuvaine est consacrée à St Blaise, dont l’église conserve des reliques, du 3 au 11 février. Il est spécialement vénéré contre les maux de gorge, le croup (diphtérie).
Car ce saint décapité en 283 obtint du Seigneur au moment de mourir le don de guérir quiconque le prierait pour le mal de gorge.

Près du retable on découvre l’un des deux confessionnaux des XVIème et XVIIème siècles, meuble remarquable classé d’inspiration baroque, avec 4 belles colonnes torses en bois, chargées de pampres et de roses.

Deux statues en bois doré du XVIIIème siècle l’avoisinent, ce sont, représentées de manière traditionnelle, Ste Anne faisant lire la Vierge, on remarquera comme la Vierge enfant a des proportions d’adultes (petit visage) puis Ste Barbe enserrant une tour et portant une épée à la main droite.
Il s’agit de groupes posés sur un plateau dans lequel on glisse des brancards et destinés à être portés solennellement lors des processions. On les nomme communément des kransen (couronnes) car les statues sont souvent encadrées d’un baldaquin en bois travaillé dont les colonnes se rejoignent en leur sommet en formant une couronne.

Dans la nef centrale la chaire, heureusement restée à sa place, est également une oeuvre de grande beauté par ses sculptures et la composition d’ensemble, elle peut être datée du XVIIème siècle. Les symboles des 4 évangélistes sont sculptés au bas de la chaire; le taureau, le lion, l’aigle et l’homme. Sur les panneaux des médaillons gravés personnifient les vertus théologales sous la forme de 3 bustes de femmes: « spes », l’espérance avec une ancre, « fides » la foi avec un calice et une croix, « charitas » la charité avec un cœur, le tout est très bien conservé.

Non loin des autels des nefs latérales, on trouve 2 beaux triptyques anciens, peintures sur bois à trois volets. Celui de la nef sud daté de 1619 représente la crucifixion avec de part et d’autre, les portraits des donateurs en prière avec leurs enfants et sous la protection de leurs St Patron; St André portant sa croix et Ste Jeanne. Sous le tableau une inscription en flamand rappelle les noms et titre des donateurs.

Le triptyque de la nef nord représente la cène avec sur les côtés des hommes et des femmes en prière. La légende mentionne également les donateurs. Ces 2 oeuvres sont remarquables par leur ancienneté mais également par elles mêmes.

Bien sur le mobilier le plus spectaculaire de l’église est l’ensemble des 3 retables des autels; moins exubérants et débordants de vie que certains retables de notre région du Westhouck. Ils sont monumentaux, avec de grandes colonnes en faux marbre, de nombreux angelots. Naturellement le tout est en bois peint, souvent tendre donc fragile. Pour le moins les 2 retables latéraux sont l’œuvre de Jacques WAILSCH de st Omer et datent de 1715, ils sont très semblables et l’on veut y voir la représentation d’un portail baroque. Le retable de l’autel nord est traditionnellement dédié à la Vierge avec en son centre et en hauteur une statue de la vierge au rosaire, et en dessous un grand tableau de son couronnement. A gauche et à droite 2 grandes statues, peintes en blanc représentant St Jean avec son évangile et une plume à la main, l’aigle à ses côtés. L’autre statue est celle de St Dominique avec à ses pieds un chien tenant une torche dans sa gueule.

Le retable de l’autel sud est comme le précédent encadré de 3 colonnes, de chaque côté, en faux marbre. Il contient, lui, une statue de St Joseph avec l’enfant Jésus. Le tableau central représente les visions de Ste Marguerite Marie Alloque, sans grande valeur artistique, il fut peint en 1885 par Cabane. Sur les côtés à nouveau 2 saints: St Arnould patron des brasseurs et St Séverin.

Le retable du maître autel se moule parfaitement au choeur de l’église. Cinq pans de murs sont délimités par une grande colonne, 2 sont occupés par les vitraux et 3 par de grands tableaux aujourd’hui très assombris. Le tableau central représente le Christ en croix entre la Vierge et St Jean. Sur la voûte une magnifique composition représente Dieu le Père.

Devant le maître autel, le banc de communion en fer forgé du XVIII ème siècle est classé. Élégant il est rehaussé de disques en cuivre gravés du nom des fabricants.

La sacristie dont la porte s’intègre dans le retable sud mérite également un coup d’œil pour les boiseries qui la recouvre et dans lesquels se case l’autel. Mais aussi pour une descente de croix, tableau daté de 1613(?) et enfin une statue de procession, en bois du XVIII ème siècle, pathétique Christ aux liens, appuyé sur une colonne brisée et entouré de sept petits médaillons peints représentant des scènes de la Passion.

Avant de quitter cette partie de l’église, on ne peut manquer de mentionner les 22 têtes embouts de poutre des plafonds, très peu religieuses, certaines viennent d’être repeintes en couleurs vives, telles qu’elles furent probablement à l’origine.

A l’extrémité de la nef, un grand tableau malheureusement abîmé représente l’église triomphante évoquée par un char exubérant, peint probablement au début du XVIII ème siècle dans le style du grand Rubens.

Au fond, enfin une mise au tombeau, en bois peint, du XVIII ème siècle présente 5 personnages avec en son centre la Vierge symboliquement plus grande que les autres, devant le Christ gisant sur son cercueil. Ensemble intéressant, de taille plus petite qu’habituellement dans nos églises.

L’église de Rubrouck mérite, on le voit une longue visite, qui nous révélera pourtant pas tous ses secrets, on sait par exemple que quelque part au dessus des lambris une poutre sculptée fait mémoire d’un ancien « facteur » de la chambre de rhétorique de Rubrouck.